Les siècles obscurs avaient été un temps de repli de la civilisation grecque : les contacts avec l'extérieur s'étaient raréfiés. Les premiers, les Eubéens s'étaient lancés dans de nouvelles
relations avec l'Orient, tandis que l'essentiel du monde grec demeurait cloisonné. C'est au VIIIème siècle avant Jésus-Christ que voit le jour un grand mouvement vers l'extérieur, lequel va se
prolonger jusqu'au VIème siècle : la "colonisation grecque", c'est-à-dire un transfert de population vers des terres nouvelles. Il importe de cerner d'abord la mise en place de ce mouvement, puis
sa répartition temporelle, enfin la vie propre des colonies et les innovations dont elles sont la source, ces innovations ne manquant pas d'avoir des répercutions sur l'ensemble du monde
grec.
Des causes profondes sont à l'origine du mouvement de colonisation grecque à l'époque archaïque. Il est possible de faire intervenir, dans un premier temps, des raisons économiques et
commerciales. Au sortir du Moyen-Age grec, la recherche de matières premières et la création des routes du fer, du cuivre et de l'étain, expliquent partiellement la création d'implantations comme
Pithécusses, en Italie, plus ancienne création coloniale vers 775-770, fondée à l'initiative de Chalcis. De même, et plus encore, Naucratis est une création essentiellement commerciale, à
laquelle participent de nombreuses cités, aux portes de l'Egypte. Enfin, la création de Marseille par les Phocéens, vers 600, poursuit des objectifs mercantiles, ne serait-ce que par la vocation
de sa cité-mère (Athénée, XIII, 576 a-b : "Les Phocéens, qui pratiquaient le commerce maritime en Ionie, fondèrent Marseille"), mais aussi pour des raisons de subsistance (Justin, XLIII, 3, 4-12
: "Les Phocéens, contraints par l'exiguïté et la meigreur de leur territoire, exploitaient plus volontiers la mer que la terre"), même à cette époque commerce et piraterie sont encore souvent
associés.
Néanmoins, force est de constater que les raisons commerciales ne sont souvent pas primordiales, et dans un second temps, il est nécessaire d'évoquer les difficultés de vie en Grèce pour trouver
les causes principales de la colonisation. Dans la plupart des cas, la stenochoria ou manque de terres, est à l'origine du départ des colons. La Grèce ne dispose pas de terres arables
assez importantes pour faire face à la croissance démographique. Parfois, les terres sont accaparées par des grands propriétaires. Cet état de fait peut conduire à une révolte de paysans endettés
envers les grands, à une stasis ou guerre civile. La colonisation pour mise en valeur de terres nouvelles apparaît alors comme une solution possible à ces problèmes.
Une fois la nécessité constatée du départ d'une partie de la population, la cité prépare et organise une expédition. L'oracle de Delphes est alors très souvent consuté : il fournit une
description vague du lieu de fondation de la nouvelle cité. Ces indications sont loin d'être imaginaires : des voyageurs de tout le monde grec consultent l'oracle, des informations géographiques
sont collectées parmi eux, puis retransmises par la voix de la Pythie. La cité-mère doit ensuite choisir qui doit partir et désigner un oikiste, chef de l'expédition, porteur de la
flamme prise au foyer de la cité-mère, et chargé de l'emmener jusqu'au lieu de fondation, pour allumer un nouveau foyer. Enfin, il faut construire des navires car la voie suivie pour la
colonisation ou apoikia - littéralement "loin de la maison" - est maritime.
Quelle ampleur a pris la colonisation, à quel moment se déroule-t-elle ? On peut la diviser en deux vagues, la première du VIIIe siècle à 675, la seconde de 675 à la fin du VIe siècle.
La première vague est le fait de quelques cités de Grèce continentale, en particulier Chalcis, à l'origine du mouvement, puis Mégare et Corinthe, suivies par d'autres comme Sparte, Rhodes et
Trézène. L'essentiel des fondations se situe en Italie du Sud et en Sicile; certaines s'installent de manière à contrôler un point de passage important, le détroit de Messine, raison de la
localisation de Zancle et Rhégion. Les premières colonies fondées (Zancle, Cumes, Naxos) essaiment à leur tour et sont à l'origine de la création de nouvelles colonines de la fin du VIIIe siècle
au début du VIIe siècle.
La seconde vague concernent des cités-mères de plus en plus nombreuses, et le mouvement gagne les cités d'Asie Mineure comme Milet - fondatrice de nombreux établissements - et Phocée - dont la
population se réfugie finalement à Alalia, une de ses colonies en Corse. Les fondations concernent l'ensemble du Bassin méditerranéen : des installations ont toujours lieu en Occident et en
Adriatique, mais aussi en Afrique du Nord et surtout dans le Nord et le Nord-Ouest de l'Egée, ainsi que dans le Pont-Euxin (ainsi Héraclée du Pont fondée vers 560 par Mégare).
La question des relations avec les populations indigènes est cruciale pour la survie de la colonie. Si, parfois, les relations sont amicales, comme à Marseille, elle sont ailleurs hostiles. Des colonies construisent des forts de pierre aux limites de leur territoire pour se prémunir des attaques. L'hellénisation est plus ou moins acceptée. Surtout, lorsque les Grecs se heurtent à d'autres grandes civilisations, des conflits surviennent : ainsi avec les Etrusques et les Carthaginois (batailles d'Alalia, de Cumes, etc.)
Les relations avec les cités-mères sont elles aussi de qualité diverse. Des contacts et des échanges préféretiels - céramique ou autres produits - s'instaurent. Mais, parfois, la rupture
politique est consommée : ainsi, Corcyre s'oppose à Corinthe, sa cité-mère, et la vainc au cours d'un combat naval. L'émancipation est facilitée par l'importance des distances, et la succession
des générations creuse les écarts : divergences et rivalités se font jour. Les colonies marquent leur autonomie par des émissions de monnaies, dont l'origine est généralement attribuée aux tyrans
(à Syracuse, par exemple).
Parvenus au terme de leur périple, les colons organisent la cité future. La chôra, le territoire, est délimité, puis divisé en lors égaux entre les colons. L'oikiste se charge
de cette tâche. L'astu, la ville, est ensuite bâtie, suivant un plan quadrillé et géométrique, par planifiation et division en parcelles régulières : le sol, encore vierge de toute
construction, peut être organisé de manière rationnelle. Une fortification délimite l'étendue de l'astu et la protège. Le coeur de la cité se situe, comme en Grèce continentale, au sein
et autour de l'agora, la place publique.
Pourtant, cette organisation rationnelle est de fait remise en question lorsque de nouveaux colons arrivent par la suite : le problème d'une nouvelle redistribution des terres est alors
soulevé.
Sur le plan politique, tous les colons sont égaux. Ceci découle logiquement de la répartition égalitaire des terres et des richesses lors de la fondation de la colonie. Mêmes richesses, mêmes
propriétés, mêmes droits. La division, commune en Grèce continentale, entre les aristoi - qui se désignent eux-mêmes comme étant "les meilleurs" - et les autres n'a plus de raison
d'être.
C'est pour cela qu'on a pu soutenir que les colonies étaient les lieux d'expérimentation de la polis du VIe siècle, dans laquelle tous les citoyens sont égaux. Mais, même dans les colonies, des inégalités apparaissent. C'est le cas lorsque des colons ayant reçu des terres moins fertiles sont contraints d'emprunter à d'autres, plus favorisés, et prennent ainsi le risque d'une mise en dépendance. C'est aussi le cas suite à la venue de nouveaux colons. Une nouvelle aristocratie tend ainsi à naître, et ceci explique pourquoi les colonies passeront aussi par une phase de transition tyrannique afin de résoudre les conflits entre riches propriétaires et prolétaires.
Sur le plan religieux, des sanctuaires sont bâtis sur les acropoles ou aux limites du territoire civique. Un culte est aussi rendu à l'oikiste, fondateur de la cité.
La colonisation grecque a été un mouvement d'une grande ampleur, qui a affecté la quasi-totalité du bassin méditerranéen. Réponse à une crise agraire et politique, accessoirement recherche de
matières premières ou création de comptoirs commerciaux, elle a permis la diffusion de l'hellénisme et a ouvert une période de prospérité pour l'ensemble du monde grec par les échanges qu'elle a
créé. Des contacts ont été établis avec les grandes civilisations méditerranéenees et les peuples indigèes. Mais, surtout, ces cités neuves et bientôt autonomes ont été des lieux
d'expérimentation de politiques nouvelles, faisant parcitiper l'ensemble des citoyens, au moins pendant un temps, au gouvernement de la cité. C'est cette innovation, exemplaire, qui a les plus
importantes répercutions en Grèce continentale, où l'idée démocratique fait son chemin, jusqu'à trouver son accomplissement -exceptionnel - dans le modèle de la cité des Athéniens au Ve
siècle.