Samedi 16 décembre 1995 6 16 /12 /Déc /1995 12:20

Les siècles obscurs avaient été un temps de repli de la civilisation grecque : les contacts avec l'extérieur s'étaient raréfiés. Les premiers, les Eubéens s'étaient lancés dans de nouvelles relations avec l'Orient, tandis que l'essentiel du monde grec demeurait cloisonné. C'est au VIIIème siècle avant Jésus-Christ que voit le jour un grand mouvement vers l'extérieur, lequel va se prolonger jusqu'au VIème siècle : la "colonisation grecque", c'est-à-dire un transfert de population vers des terres nouvelles. Il importe de cerner d'abord la mise en place de ce mouvement, puis sa répartition temporelle, enfin la vie propre des colonies et les innovations dont elles sont la source, ces innovations ne manquant pas d'avoir des répercutions sur l'ensemble du monde grec.

Des causes profondes sont à l'origine du mouvement de colonisation grecque à l'époque archaïque. Il est possible de faire intervenir, dans un premier temps, des raisons économiques et commerciales. Au sortir du Moyen-Age grec, la recherche de matières premières et la création des routes du fer, du cuivre et de l'étain, expliquent partiellement la création d'implantations comme Pithécusses, en Italie, plus ancienne création coloniale vers 775-770, fondée à l'initiative de Chalcis. De même, et plus encore, Naucratis est une création essentiellement commerciale, à laquelle participent de nombreuses cités, aux portes de l'Egypte. Enfin, la création de Marseille par les Phocéens, vers 600, poursuit des objectifs mercantiles, ne serait-ce que par la vocation de sa cité-mère (Athénée, XIII, 576 a-b : "Les Phocéens, qui pratiquaient le commerce maritime en Ionie, fondèrent Marseille"), mais aussi pour des raisons de subsistance (Justin, XLIII, 3, 4-12 : "Les Phocéens, contraints par l'exiguïté et la meigreur de leur territoire, exploitaient plus volontiers la mer que la terre"), même à cette époque commerce et piraterie sont encore souvent associés.
Néanmoins, force est de constater que les raisons commerciales ne sont souvent pas primordiales, et dans un second temps, il est nécessaire d'évoquer les difficultés de vie en Grèce pour trouver les causes principales de la colonisation. Dans la plupart des cas, la stenochoria ou manque de terres, est à l'origine du départ des colons. La Grèce ne dispose pas de terres arables assez importantes pour faire face à la croissance démographique. Parfois, les terres sont accaparées par des grands propriétaires. Cet état de fait peut conduire à une révolte de paysans endettés envers les grands, à une stasis ou guerre civile. La colonisation pour mise en valeur de terres nouvelles apparaît alors comme une solution possible à ces problèmes.

Une fois la nécessité constatée du départ d'une partie de la population, la cité prépare et organise une expédition. L'oracle de Delphes est alors très souvent consuté : il fournit une description vague du lieu de fondation de la nouvelle cité. Ces indications sont loin d'être imaginaires : des voyageurs de tout le monde grec consultent l'oracle, des informations géographiques sont collectées parmi eux, puis retransmises par la voix de la Pythie. La cité-mère doit ensuite choisir qui doit partir et désigner un oikiste, chef de l'expédition, porteur de la flamme prise au foyer de la cité-mère, et chargé de l'emmener jusqu'au lieu de fondation, pour allumer un nouveau foyer. Enfin, il faut construire des navires car la voie suivie pour la colonisation ou apoikia - littéralement "loin de la maison" - est maritime.

Quelle ampleur a pris la colonisation, à quel moment se déroule-t-elle ? On peut la diviser en deux vagues, la première du VIIIe siècle à 675, la seconde de 675 à la fin du VIe siècle.
La première vague est le fait de quelques cités de Grèce continentale, en particulier Chalcis, à l'origine du mouvement, puis Mégare et Corinthe, suivies par d'autres comme Sparte, Rhodes et Trézène. L'essentiel des fondations se situe en Italie du Sud et en Sicile; certaines s'installent de manière à contrôler un point de passage important, le détroit de Messine, raison de la localisation de Zancle et Rhégion. Les premières colonies fondées (Zancle, Cumes, Naxos) essaiment à leur tour et sont à l'origine de la création de nouvelles colonines de la fin du VIIIe siècle au début du VIIe siècle.
La seconde vague concernent des cités-mères de plus en plus nombreuses, et le mouvement gagne les cités d'Asie Mineure comme Milet - fondatrice de nombreux établissements - et Phocée - dont la population se réfugie finalement à Alalia, une de ses colonies en Corse. Les fondations concernent l'ensemble du Bassin méditerranéen : des installations ont toujours lieu en Occident et en Adriatique, mais aussi en Afrique du Nord et surtout dans le Nord et le Nord-Ouest de l'Egée, ainsi que dans le Pont-Euxin (ainsi Héraclée du Pont fondée vers 560 par Mégare).

La question des relations avec les populations indigènes est cruciale pour la survie de la colonie. Si, parfois, les relations sont amicales, comme à Marseille, elle sont ailleurs hostiles. Des colonies construisent des forts de pierre aux limites de leur territoire pour se prémunir des attaques. L'hellénisation est plus ou moins acceptée. Surtout, lorsque les Grecs se heurtent à d'autres grandes civilisations, des conflits surviennent : ainsi avec les Etrusques et les Carthaginois (batailles d'Alalia, de Cumes, etc.)

Les relations avec les cités-mères sont elles aussi de qualité diverse. Des contacts et des échanges préféretiels - céramique ou autres produits - s'instaurent. Mais, parfois, la rupture politique est consommée : ainsi, Corcyre s'oppose à Corinthe, sa cité-mère, et la vainc au cours d'un combat naval. L'émancipation est facilitée par l'importance des distances, et la succession des générations creuse les écarts : divergences et rivalités se font jour. Les colonies marquent leur autonomie par des émissions de monnaies, dont l'origine est généralement attribuée aux tyrans (à Syracuse, par exemple).

Parvenus au terme de leur périple, les colons organisent la cité future. La chôra, le territoire, est délimité, puis divisé en lors égaux entre les colons. L'oikiste se charge de cette tâche. L'astu, la ville, est ensuite bâtie, suivant un plan quadrillé et géométrique, par planifiation et division en parcelles régulières : le sol, encore vierge de toute construction, peut être organisé de manière rationnelle. Une fortification délimite l'étendue de l'astu et la protège. Le coeur de la cité se situe, comme en Grèce continentale, au sein et autour de l'agora, la place publique.

Pourtant, cette organisation rationnelle est de fait remise en question lorsque de nouveaux colons arrivent par la suite : le problème d'une nouvelle redistribution des terres est alors soulevé.
Sur le plan politique, tous les colons sont égaux. Ceci découle logiquement de la répartition égalitaire des terres et des richesses lors de la fondation de la colonie. Mêmes richesses, mêmes propriétés, mêmes droits. La division, commune en Grèce continentale, entre les aristoi - qui se désignent eux-mêmes comme étant "les meilleurs" - et les autres n'a plus de raison d'être.

C'est pour cela qu'on a pu soutenir que les colonies étaient les lieux d'expérimentation de la polis du VIe siècle, dans laquelle tous les citoyens sont égaux. Mais, même dans les colonies, des inégalités apparaissent. C'est le cas lorsque des colons ayant reçu des terres moins fertiles sont contraints d'emprunter à d'autres, plus favorisés, et prennent ainsi le risque d'une mise en dépendance. C'est aussi le cas suite à la venue de nouveaux colons. Une nouvelle aristocratie tend ainsi à naître, et ceci explique pourquoi les colonies passeront aussi par une phase de transition tyrannique afin de résoudre les conflits entre riches propriétaires et prolétaires.

Sur le plan religieux, des sanctuaires sont bâtis sur les acropoles ou aux limites du territoire civique. Un culte est aussi rendu à l'oikiste, fondateur de la cité.

 

La colonisation grecque a été un mouvement d'une grande ampleur, qui a affecté la quasi-totalité du bassin méditerranéen. Réponse à une crise agraire et politique, accessoirement recherche de matières premières ou création de comptoirs commerciaux, elle a permis la diffusion de l'hellénisme et a ouvert une période de prospérité pour l'ensemble du monde grec par les échanges qu'elle a créé. Des contacts ont été établis avec les grandes civilisations méditerranéenees et les peuples indigèes. Mais, surtout, ces cités neuves et bientôt autonomes ont été des lieux d'expérimentation de politiques nouvelles, faisant parcitiper l'ensemble des citoyens, au moins pendant un temps, au gouvernement de la cité. C'est cette innovation, exemplaire, qui a les plus importantes répercutions en Grèce continentale, où l'idée démocratique fait son chemin, jusqu'à trouver son accomplissement -exceptionnel - dans le modèle de la cité des Athéniens au Ve siècle.

 

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Mardi 14 mars 1995 2 14 /03 /Mars /1995 15:50

Jusqu'au début du XVIIe siècle, la France reste en retrait du monde maritime car elle doit essentiellement faire face à des préoccupations continentales et à des difficultés intérieures. Elle n'est pas totalement absente de la surface des mers, comme en témoignent les campagnes de pêche en direction de Terre-Neuve et les expéditions coloniales réalisées, mais en règle générale, les Français sont attachés à la terre et méfiants envers l'aventure maritime. C'est l'émergence de grandes nations maritimes qui contraint la France à s'orienter à son tour vers la mer. Sous Louis XIII, Richelieu - "Grand maître de la Navigation et du Commerce" - saisit l'importance d'une politique navale, construit une flotte de guerre et lance de grandes compagnies commerciales. Est-ce le début d'une tradition durable, ou simplement un phénomène passager, limité à ce règne ? Qu'advient-il de la marine sous Louis XIV ?Après avoir brossé un tableau de la marine au moment de la prise de pouvoir personnelle de Louis XIV, puis précisé l'attitude du roi à son encontre, on évoquera les réformes entreprises par ses ministres pour, enfin, nous pencher sur les actions heureuses ou malheureuses menées par cette marine.

 

La régence d'Anne d'Autriche et le ministériat de Mazarin marquent les premières années du règne du jeune Louis XIV. La fin de la guerre de trente Ans et la Fronde concentrent les efforts du royaume sur le domaine continental. La marine est délaissée. Pour s'en convaincre, il suffit de voir dans quel état se trouve la marine en 1661, lorsque Louis XIV décide de gouverner seul, sans principal ministre.
A cette date, pour la marine de guerre, la France ne dispose que de 8 vaisseaux aptes à prendre la mer, de 6 galères et 8 brûlots. A la mort de Richelieu, la marine comptait 63 vaisseaux et 22 galères. On constate l'ampleur de la régression ! Le budget alloué à la marine est d'environ 312 000 livres, contre les 5 millions de livres dépensés une douzaine d'année auparavant. La flotte est délabré, de nombreux marins sont partis à l'étranger, la plupart des officiers n'a - en fait - jamais navigué.
La marine marchande ne brille guère par son son importance. A défaut de chiffres pour 1661, le recensement de la marine marchande de 1664 ne relève que 200 navires de hautre-mer, à comparer aux 16 000 hollandais ! Selon Pierre Pluchon, il faut en réalité compter environ 500 bâtiments français contre 800 anglais et 3 500 hollandais : Colbert aurait faussé les chiffres du recensement afin de sensibiliser le roi.
A ce propos, on a parfois prétendu que Louis XIV s'est peu intéressé à la marine. Ce point de vue doit être nuancé. Le roi s'efforce d'acquérir Dunkerque - chose faite en 1662 - et consacre beaucoup de temps au Conseil de Marine, tout au long de son règne. Si, initialement, la marine lui semble coûteuse et difficile à manier, les visites de Marseile en 1660, de Dunkerque en 1678 et l'évolution - préparée par Colbert - d'une flotte en réduction sur le grand canal de Versailles, achèvent de le convaincre de la nécessaire édification d'une nouvelle marine. Le roi donne son aval en ce sens dès 1661, et ce pour des raisons de prestige : il supporte mal la condescendance de l'étranger envers l'impuissance du royaume sur la mer. La marine marchande n'est pas oubliée. Des conseillers comme Colbert pensent qu'elle est le support de l'expansion commerciale et coloniale, qu'elle est indispensable aux exportations prônées par le mercantilsme. Colbert et le roi vont oeuvrer pour transformer le rêve naval en réalité.

La première moitié du règne personnel de Louis XIV est, après 1661, la période des réformes et de la reconstruction. Elles sont rendues possibles grâce au travail de longue haleine réalisé par Colbert et Seignelay.
Colbert, d'abord "membre du Conseil du Grand maître de la Navigation", s'occupe des galères du Levant dès 1660; puis il reçoit l'administration du Ponant et devient finalement Secrétaire d'Etat à la Marine en 1669. Sa charge de Contrôleur général des Finances lui permet de dégager les fonds nécessaires. Le budget alloué à la marine passe de 3 millions de livres en 1662 à 13 millions en 1670, pour se stabiliser autour de 10 millions par an. Au total, 216 millions sont dépensés entre 1672 et 1690 pour la création de la Marine.
Colbert s'attache à la créer en s'appuyant sur les ressources du royaume et en mettant sur pied une administration de contrôle des différents aspects de l'activité maritime. Il y parvient par une série d'ordonnances sur les ports, les forêts, le recrutement des cadres et des équipages. En 1683, Seignelay, associé à son père depuis dix ans, prend sa succession, et continue le développement des arsenaux, des constructions et de la législation maritime.
Si la seconde partie du règne est moins brillante, Louis de Ponchartrain - de 1690 à 1699 - puis Jérôme de Ponchartain - de 1699 à 1715 - tentent de maintenir la flotte. Le première, après quelques tâtonnements, se révèle un ministre efficace, partisan de la maîtrise de la mer par le combat d'escadre, mais est confronté à des problèmes financiers, comme l'est aussi son successeur. De 1691 à 1705, 485 millions de livres sont alloués à la marine de guerre pour soutenir les grands conflits européens.
La principale facette de leur oeuvre est la construction des vaisseaux. En tout, on en bâtit 280, dont moins de la moitié avant 1683, puisqu'à cette date la flotte compte 112 vaisseaux, mais aussi 25 frégates, 7 brûlots, 16 corvettes, 20 flûtes et 40 galères de combat - ces dernières ne pouvant servir qu'en Méditerranée. En 1693, la flotte compte 135 vaisseaux répartis dans les cinq rangs - définis par Colbert en 1670 selon le tonnage et l'armement, à l'imitation du modèle aglais - et 38 frégates. Elle est devenue la première d'Europe, mais reste inférieure à l'addition des deux suivantes, et conserve cette place jusqu'en 1705. En 1713, seule une soixantaine de vaisseaux est encore opérationnelle.
Si les premiers vaisseaux sont achets en Hollande, ou fabriqués par des spécialistes étrangers avec des matériaux étrangers, la France trouve rapidement en son sein les uns et les autres. Les ingénieurs français égalent leurs maîtres, les surpassent parfois, mais quelques vaisseaux sont mal conçus.
Construire la marine puis l'entretenir nécessire des bases équipées en conséquence. A partir de Colbert, trois grands arsenaux sont développés. Le site de Brest est aménagé dans les années 1670. Il occupe une position stratégique entre la Manche et l'Atlantique, mais il est facile à bloquer et les vents d'ouest gènent considérablement la sortie en mer des vaisseaux. Rochefort est le second arsenal de la côte atlantique. Situé sur la Charente, à vingt-cinq kilomètres de la mer, il reçoit le surnom de "tombeau de la marine", à cause de son climat insalubre et des vaisseaux perdus sur les rochers de la rivière. Toulon, arsenal du Levant, est le site le plus logique et fonctionnel. Port de guerre depuis Richelieu, il est agrandi et doté en 1682 d'une nouvelle darse. D'autres ports existent, comme celui de Marseille pour les galères. Mais la France est handicapée de n'avoir aucun grand port sur la Manche, face à l'Angleterre. Lieux de construction, de stockage, d'entretien et d'armement, les arsenaux sont les plus grandes industries de l'époque par la main-d'oeuvre employée.
Une fois construire, la flotte doit être commandée. Le haut-commandement de la marine est organisé de manière rationnelle par les réformes de 1669 et la grande ordonnance de 1689, mais la pratique diffère de la théorie.
En théorie, on trouve au sommet l'Amiral de France, grand officier de la couronne puis trois grades d'officiers généraux : vice-amiraux, lieutenants-généraux et chefs d'escadre. En pratique, la charge d'Amiral est une fiction condiée d'abord à un enfant derois ans, le comte de Vermandois, puis donnée en 1683 au comte de Toulouse, âgé de cinq ans. Ses attributions sont confisquées par le Secrétaire d'Etat à la Marine. De même, vu le petit nombre de vice-amiraux, le commandement effectif revient aux lieutenants généraux et chefs d'escadre. On ne nomme aux grades d'officiers généraux que des hommes en état de commander - bonne habitude perdue ensuite sous Louis XV. L'avancement est laissé à la discrétion du roi et du Secrétaire d'Etat. Toutefois, les officiers supérieurs ne suffisent pas à la manoeuvre des navires. La question du recrutement des marins et des officiers subalternes est cruciale.
Or, le recrutement est difficile : la solde, les conditions de vie pénibles à bord, l'entassement et la promiscuité, l'absence de vêtements de rechange, la mauvaise nourriture, les rats, le scorbut et la discipline de fer sont autant de repoussoirs. Il est nécessaire de recourir à la contrainte pour enrôler les marins : c'est le système de la "presse". Il est remplacé en 1669 par le système des classes, centralisé en 1683 sous le contrôle d'Husson de Bonrepaus, inspecteur général. Le littoral est divisé en douze départements. Chaque année, le rôle des gens de mer âgés de dix-huit à quarante ans est mis à jour, par paroisse. Chaque inscrit doit servir un an sur trois dans la marine royale. Il reçoit une solde complète s'il embarque, une demi-solde s'il reste à terre. Pour les galères, il y a peu de volonaires. Les rameurs sont soit des prisonniers de guerre - surtout musulmans - soit des condamnés de droit commun. L'équipage est complété de marins et de soldats inscrits.
Malgré tout, le recrutement reste insuffisant, particulièrement après l'exode massif des gens de mer consécutif à la révocation de l'Edit de Nantes. Ainsi, de 1686 à 1690, la chute des inscrits atteint dix pour cent. il y a dès lors un trop grand nombre de vaisseaux pa rapport à la population disponible. La presse redevient nécessaire, ainsi que l'embarquement d'un tiers de soldats par vaisseaux pour compléter les équipages. La création en 1690 de compagnies franches de soldats pour le service des vaisseaux contribue de manière notable à l'armement.
La marine n'échappe pas à la reprise en main générale de l'administration. Un règlement de 1674, repris par l'ordonnance de 1689, établit un intendant de marine à la tête de chaque port, qualifié de "roi présent dans l'arsenal". L'intendant joue un rôle de premier ordre dans le "Conseil de construction", réuni deux fois par an dans les ports et arsenaux et préside de "Conseil de guerre tenu pour les expéditions militaires", où sont présents les officiers généraux. La "plume" s'impose à "l'épée", ce qui ne manque pas de susciter des conflits. L'intendant contrôle donc la construction, l'armement, l'usage des matières premières, la levée des soldats et des marins, l'entretien des installations, s'occupe de la police et de la justice. Il est assisté de commissaires, et d'un contrôleur de la Marine qui vise les ordonnances de paiement.
D'autres réformes législatives sont menées à bien : ainsi, l'ordonnance des Eaux et Forêts (août 1669) qui réserve un domaine de sept millions d'hectares de bois pour la construction navale, ou encore l'ordonnance du commerce (1673), de la Marine (1681) et le code noir (1685).
En outre, des mesures sont prises por favoriser la marine marchande. Colbert instaure des primes à la construction, des droits sur les navires étrangers, un tarif unique est adopté en 1664 en remplacement de nombreuses taxes pour faciliter le commerce, des voies fluviales sont aménagées pour rendre plus rapide l'accès des marchandises à la mer, la naturalisation des matelors et commerçants étrangers devient plus aisée. Enfin, le conseil supérieur du commerce est réorganisé et de nouvelles compagnies de commerce sont fondées, sans souveler l'enthousiasme escompté. L'objectif est d'encourager les armateurs, d'augmenter le nombre de bâtiments et de briser la primauté maritime des Hollandais. De 600 longs-courriers en 1669 on atteint 763 en 1702 puis plus de mille bâtiments de haute-mer en 1715. Des progrès notables sont donc réalisés, mais ils sont insuffisants pour être au niveau des Provinces-Unies et de l'Angleterre.

La flotte construite est utilisée par Louis XIV pour occuper une place parmi les puissances régnant sur les mers. Il s'agit d'abord d'abattre la puissance commerciale des Provinces-Unies. La guerre éclate en 1672. La France s'est alliée à l'Angleterre. Ridiculisée par Ruyter aux batailles de Solebay et du Texel à cause de son inexpérience, la Royale prend sa revanche grâce à Valbelle et à Duquesne. Après avoir fait reculer Ruyter en janvier 1676 aux îles Alicuri, ils lui infligent la défaite et la mort au large d'Agosta en avril. Vivonne, conseillé par Tourville, brûle à Palerme, en mai, une partie de la flotte ennemie. La campagne de Sicile révèle les capacités nouvelles de la marine française.
Néanmoins, l'apogée de la marine se situe entre 1688 et 1692. C'est la grande période de Tourville et de la guerre d'escadre. La marine doit affronter une coalition des trois autres grandes puissances navales - Angleterre, Provinces-Unies, Espagne - unies dans la ligue d'Augsbourg.
Après l'expédition en Irlande de Châteaurenault en 1689, gâchée par une tempête, Tourville reçoit le commandement d'une flotte de 75 vaisseaux et remporte, le 9 juillet 1690, la victore de Béveziers - ou Beachy Head - sur 59 vaisseaux anglo-hollandais. En 1692, Tourville reçoit l'ordre de combattre un ennemi supérieur en nombre. La rencontre se produit le 29 mai, à la pointe de Barfleur. Avec 49 vaisseaux et 13 brûlots contre 99 vaisseaux et 37 brûlots, Tourville remporte un succès brillant, ne perd aucun vaisseau et en coule deux. C'est en regagnant Saint-Malo qu'il ne peut passer le raz Blanchard et qu'intervient le désastre de la Hougue : 15 vaisseaux échoués sont brûlés. Le désastre ne tient pas dans le nombre de vaisseaux perdus, mais dans le doute qui s'instaure : peut-on obtenir des résultats décisifs par le combat d'une flotte ?
Cette date marque un changement dans la stratégie de la guerre sur mer. Même si la bataille de Lagos, le 28 juin 1693, est une revanche puisque le convoi Angleterre-Smyrne, intercepté par Tourville perd une centaine de navires, et si la flotte française contrôle la Méditerranée, la guerre d'escadre décline. La guerre de course prend alors son essor. Les corsaires de Saint-Malo, Dunkerque et d'autres ports, s'attaquent au commerce anglo-hollandais, puis reçoivent des grades dans la marine royale, à l'exemple de Jean Bart ou Duguay-Trouin. Ces hommes se distinguent par des coups d'éclat. Ainsi, en 1689, Jean Bart et Forbin se laissent capturer pour sauver un convoi qu'ils escortent, puis s'évadent de Plymouth. En 1694, Jean Bart prend aux Hollandais un convoi de blé de 100 bâtiments. Durant la guerre, il capture plus de 30 navires de combat.
La période suivante (1702-1714) est placée sous le signe du déclin. L'argent manque pour l'entretien de la flotte alors qu'elle doit se battre contre un ennemi 2 fois supérieur en nombre et protéger, en outre, les terres espagnoles. La guerre s'ouvre sur le désastre de Vigo, où le fort, mal protégé, est pris par les Anglais qui brûlent 20 vaisseaux français et conduisent 5 galions chargés de 200 000 livres d'or en Angleterre. En 1704, un affrontement devant Velez-Malaga ne permet pas de reprendre Gibraltar, verrou de la Méditerranée. Peu à peu, les Anglais s'imposent sur les mers d'Amérique du Nord, après la disparition de Pierre d'Iberville. La France compte encore de grands marins comme Forbin, Saint-Pol-Hécourt, Ducasse qui amène en Espagne l'or d'Amérique, Cassard qui combat en 1712 aux îles du Cap-Vert et aux Antielles, Duguay-Trouin qui s'ilustre à Rio de Janeiro en 1711. Mais le traité d'Utrcht consacre la suprématie maritime de l'Angleterre qui conserve Gibraltar tandis que Louis XIV doit désarmer Dunkerque.

Pendant ce temps, la marine de commerce vit au rythme de la guerre et de la paix, alternant en conséquence périodes de retrait ou de prospérité. Les années 1680 sont celles de l'expansion. En Europe, le négoce avec l'Espagne s'accroît. Le sultan du Maroc concède à la France en 1682 l'établissement d'un consul et des facilités commerciales, ce qui tire le trafic méditerranéen. En Afrique occidentale, la traite négrière est concédée en 1679 à la compagnie du Sénégal. Aux Antilles, on a tenté de réserver le négoce à des compagnies françaises qui ont été incapables de remplir leur mission, au grand profit de l'interlope et des armateurs hollandais. Les compagnies françaises manquent de capitaux et sont souvent acculées à la faillite. La compagnie des Indes Orientales, qui est à l'origine de la création du port de Lorient, fait à ce titre exception en perdurant jusqu'en 1698. Il n'en reste pas moins que les vaisseaux français sillonnent toutes les mers.
Après la guerre de la ligue d'Augsourg, quatre années de paix (1697-1701) permettent la reprise du grand commerce. Les négociants français fréquentent l'Amérique espagnole, le Pacifique et la Chine. Ils sont aidés par le testament de Charles II en faveur de Philippe V, qui leur permet de bénéficier de l'asiento à partir de son avènement. Mais la guerre reprend en 1702. Lorsqu'elle se termine, le traité d'Utrecht fait changer de main le débouché de l'empire espagnol. Le "vaisseau de permission" devient anglais. Terre-Neuve est abandonné, sou réserve des droits de pêche, partagés. L'avenir de la marine marchande française s'assombrit, mais elle continue, par ailleurs, la traite, tandis que la prépondérance économique de l'Angleterre sur la mer est consacrée.

Colbert est le digne continuateur de Richelieu. Avec l'accord du roi, il a créé la plus importante marine jamais encore possédée par la France. Ses successeurs s'attachent à perpétuer son oeuvre, à tl point que la marine française devient - un temps - la première d'Europe et soutient une longue lutte face à deux coalitions. Le rêve de Colbert d'annexer la Hollande au royaume pour assurer l'hégémonie française sur les mers s'envole dès les années 1670, mais l'affrontement avec les Provinces-Unies, en affaiblissant ces dernières, permet finalement à l'Angleterre de tirer son épingle du jeu et d'asseoir une suprématie maritime qu'elle va conserver ensuite pendant deux siècles.

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Mercredi 1 juin 1994 3 01 /06 /Juin /1994 00:00

Aux VIIème et VIème siècle avant Jésus-Christ, les cités grecques amorcent une évolution qui les conduit à se libérer progressivement d'une domination aristocratique héritée du passé pour un mode de gouvernement plus représentatif de la volonté du plus grand nombre, même si cette évolution est différente selon les cités et si la démocratie athénienne du Ve siècle en est un aboutissement exceptionnel.
Dans cette évolution, le passage par l'instauration d'un régime politique spécifique dénommé "tyrannie" par les Grecs anciens - avec un sens péjoratif donné à ce terme par les auteurs anciens, eux-mêmes aristocrates ou démocrates ayant eu à souffrir des épisodes tyranniques [1] - semble une étape obligée puisque seules Sparte et Egine, parmi les cités importantes, évitent ce mode de gouvernement, dont les exemples les plus anciens apparissent à Corinthe et à Sicyone [2]. Quel est donc le rôle de la tyrannie dans l'évolution des cités grecques ? Voyons d'abord les causes d'apparition d'un tel régime, ensuite les caractéristiques de la politique menée par les tyrans, enfin les conséquences induites par cette politique, tout en nous référant à des exemples précis, et en particulier aux tyrannies des Kypsélides à Corinthe - celles de Kypsélos de 657 à 627 avant Jésus-Christ, de Périandre jusqu'en 595 et de Psammétique jusqu'en 592 - et des Pisistratides à Athènes - celle de Pisistrate de 561 à 527, celle d'Hippias jusqu'en 510.

Le principal facteur d'instauration d'une tyrannie à l'époque archaïque est l'apparition d'une crise qui dégénère parfois en guerre civile ou stasis, plus ou moins marquée, à l'intérieur de la cité.
Cette crise peut résulter de la convergence de diverses sources de mécontentement au sein de la population. Mais, bien souve, il s'égit d'une contestation du pouvoir aristocratique, de la domination des aristoi - ceux qui se désignent eux-mêmes comme étant "les meilleurs" - sur le monde paysan. Pour les paysans, en effet, la résolution du problème lié à l'exiguïté des terres cultivables et donc à la stenochoria ou manque de terres - suite à un accroissement démographique, à des divisions lors d'héritages, ou à un accaparement de la terre par les puissants - est une condition de survie. Le renversement du régime oligarchique des Bacchiades à Corinthe et des aristocrates à Athènes, malgré l'oeuvre réformatrice de Solon, en résulte directement.
On constate, par conséquent, à cette époque, l'émergence de revendications d'un partage égalitaire de la terre ou isomoiria tès gès. Cette renvendication égalitaire semble elle-même trouver son origine dans la mise en place préalable d'une organisation militaire nouvelle, la phalange hoplitique, qui fait participer à la défense de la cité non plus seulement les aristocrates mais l'ensemble du corps civique masculin. Cette répartition plus large de la responsabilité militaire conduit à des revendications égalitaires dans d'autres domaines ; chaque citoyen accomplissant une charge militaire à égalité avec ces concitoyens en vient nécessairement à considérer qu'en retour il a droit à un partage plus égalitaire des ressources communes et en particulier de la possession de la terre nourricière. Toutefois, si la revendication égalitaire s'étend au domaine économique, la forte domination aristocratique qui précède la mise en place d'une tyrannie ne répond pas à une demande de partage égalitaire du pouvoir politique. Cette aspiration ne naît souvent qu'après la chute des tyrans. Toutefois, le rôle joué par les hoplites dans la naissance d'une tyrannie est de premier ordre.
En effet, bien souvent, le tyran est un chef militaire. Ainsi Kypsélos et Pisistrate sont des polémarques et profitent de leur fonction et du prestige qu'ils en tirent pour prendre le pouvoir. L'influence de leur charge est si grande qu'ils peuvent s'appuyer sur un nombre important de citoyens armés, sur lesquels ils peuvent compter même après la prise de pouvoir. Ainsi, Kypsélos n'éprouve jamais le besoin de constituer une garde personnelle. Ce ne sera pas le cas de son fils Périandre : l'héritier n'a pas le même légitimité. On voit ici, dès la seconde génération, que même si la tyrannie peut devenir héréditaire, et bénéficie donc de la faveur populaire encore à cet instant, elle est une institution plus fragile que la monarchie : la monarchie, dans le monde grec archaïque est perçue comme d'institution divine, alors que la tyrannie n'est qu'une institution humaine [3]. Si les Kypsélides à Corinthe, les Orthagorides à Sicyone, les Pisistratides à Athènes se maintiennent sur plusieurs générations, tel n'est pas le cas de la plupart des tyrannies, qui ne survivent guère à leur fondateur. Ainsi celles de Polycrate de Samos, Théagène de Mégare, Lygdamis de Naxos, Thrasybule de Milet [4] pour se limiter à la Grèce sans évoquer ici la Grande-Grèce.

Si la tyrannie n'a pu s'établir à Sparte, à un moment ou à un autre, et contrairement à ce qui s'est produit dans la plupart des cités, c'est parce que les riches propriétaires terriens y sont restés toujours assez puissants pour empêcher l'instauration d'un tel régime [5].

Une fois au pouvoir, le tyran cherche à conforter sa nouvelle position : c'est une oeuvre parfois difficile, comme le montre l'exemple de Pisistrate qui doit réitérer par trois fois sa tentative de coup d'Etat pour finalement se maintenir au pouvoir.
Pour la réalisation d'un tel objectif, le tyran peut procéder à une élargissement opportun du corps civique, qui lui permet d'accroître le nombre de ses partisans, mais il se contente souvent de satisfaire la partie, essentielle, du peuple ou démos constituée par les paysans (cf supra).
La revendication du partage des terres n'est cependant pas toujours satisfaite. Ainsi, impossible de savoir si Kypsélos distribue les terres qu'il confisque aux aristocrates. Mais le tyran met généralement en place une politique favorable aux paysans, par un système de prêts avantageux, financé par un impôt sur les récoltes : la dîme à Cotinthe, le vingtième à Athènes.
Après une politique favorable aux paysans, une seconde nécessité impérieuse s'impose au tyran, la lutte contre l'aristocratie qu'il a privée du pouvoir. Soit les aristoi s'exilent, soit ils sont victimes de brimades. Les lois somptuaire édictées par Périandre ont pour but de limiter la richesse des aristocrates. Mais des mesures visent aussi à limiter l'influence aristocratique, laquelle est grande par l'intermédiaire de son rôle religieux et du quasi-monopole qu'elle exerce sur les cultes. L'impulsion donéne aux cultes poliades à Athènes est significative de l'intention de réduire l'importance des cérémonies rurales dominées par les aristoi. En ce sens, la magnificence donnée au culte de Dionysos est exemplaire.
Dans le même ordre d'idées sont créés les juges des dèmes, afin que les paysans puissent accéder près de chez eux à une justice libérée de l'influence aristocratique.
Enfin, et comme son principal souci est de se maintenir en place, lui qui n'est qu'un usurpateur du pouvoir, le tyran doit assurer sa situation en émerveillant le démos par une politique de prestige et de paix.
Le prestige peut venir de la construction de somptueux édifices. Ainsi, l'oeuvre de Pisistatrate à Athènes, avec le construction de temples et de fontaines. Mais le meilleur exemple est celui de Polycrate, tyran de Samos, qui édifie une digue de quatre cent mètres de long et le temple d'Héra considéré comme une des sept merveilles du monde.
Le presque s'acquiert aussi par l'organisation de grandes fêtes comme les Panathénées - où l'on déclame Homère, et c'est de cette épque que date la transcription écrite de l'épopée - ou les Dionysies - fêtes en l'honneur de Dionysos, en l'honneur duquel est jouée en 534 la première pièce de théâtre à Athènes, oeuvre de Thespis.
Enfin, une politique de colonisation et la construction de flottes viennent compléter l'édifice. C'est à l'époque des tyrans qu'Athènes et Corinthe construisent leurs premières flottes. Cependant, la politique des tyrans n'est pas de nature belliqueuse et consiste plutôt à forger des réseaux d'alliances, peut-être en partie à cause des incertitudes liées à la situation politique intérieure. En effet, dès que le tyran ne répond plus aux aspirations du plus grand nombre, il est renversé par la force. Néanmoins, les traces de son passage restent indélébiles.

Les conséquences des épisodes tyranniques restent visibles après eux. Les conséquences les plus évidentes se remarquent sur le plan politique. L'évolution induite en peut être remise en cause. L'effacement de l'aristocratie et de son rôle dans la conduite des affaires de la cité ne peut être entièrement corrigé. Ainsi, à Corinthe, une oligarchie modérée basée sur la richesse succède à la tyrannie, alors qu'avant elle les Bacchiades formaient une oligarchie exclusivement aristocratique. A Athènes, la succession est d'abord difficile, puis conduit à l'accession à l'archontat de Clisthène, lequel pose les fondements de la démocratie du Ve siècle. L'intermède tyrannique a permis l'éclosion d'une conscience civique incontestable.
D'autres conséquences apparaissent sur le plan économique. La condition des paysans s'est généralement améliorée. Ils sont moins dépendants, sortent de la soumission aux aristocrates. Surtout, la tyrannie correspond souvent à une période de faste commercial, à une grande période pour les céramiques athéniennes et corinthiennes, mais aussi à l'apparition de la monnaie. Il se crée, dès lors, dans chaque cité, une fortune mobilière qui a des répercutions politiques (cf. supra).
Enfin, l'épisode tyrannique archaïque a apporté sa pierre à l'embellissement de la cité - politique de prestige - mais aussi à l'amélioration des infrastructures : par exemple l'établissement du diolkos à Corinthe qui permet aux cargaisons de franchir l'isthme. Certains tyrans s'entourent aussi d'artistes et de poètes [6].

Instauré à la faveur d'une crise, essentiellement agraire, la tyrannie archaïque joue un rôle de catalyseur de l'évolution. Elle précipite l'affaiblissement du pouvoir et du prestige de l'aristocratie issue des basileis des siècles obscurs. En améliorant la condition paysanne d'une part, en favorisant le développement de l'artisanat et des échanges - allant de concert avec la colonisation - d'autre part, l'épisode tyrannique a contribué à l'apparition d'une nouvelle richesse mobilire. Surtout, elle a favorisé l'émergence d'une conscience civique, moteur de l'évolution vers une représentation du plus grand nombre, qui aboutit dans sa finalité la plus poussée à la constitution de la démocratie athénienne du Ve siècle.

 

[1] "tyrannie" in G; et M. F. RACHET, Dictionnaire de la civilisation grecque, Larousse, 1985, p. 252
[2] idem
[3] idem

[4] idem, p. 253
[5] idem
[6] idem

Publié dans : histoire ancienne
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Mardi 18 janvier 1994 2 18 /01 /Jan /1994 14:22

Née en Palestine, l'Eglise chrétienne, initialement pette secte juive incomprise et persécutée par l'occupant romain, prend rapidement un tel essor qu'à la fin du IIe siècle elle a déjà atteint les limites géographiques de la romanité, avant de s'imposer comme la religion officielle de cet espace politique. L'effondrement de l'Empire romain la laisse comme seule institution de recours au sein des royaumes barbares. Au Ve siècle, elle trouve un solide appui politique chez les Francs mérovingiens. Au VIIIe siècle, une nouvelle dynastie règne sur ce peuple, dynastie prestigieuse qui parvient à recréer un empire - se réclamant de l'héritage romain et s'associant l'Eglise - manquant l'histoire de l'Occident. L'Eglise a donc sû rester un élément de permanence reliant l'Antiquité au haut Moyen-Age, gardant son rôle de repère culturel et spirituel fondamental, tout en surmontant et palliant à l'occasion les vacances du pouvoir politique. Toutefois, en des temps de renouveau du pouvoir temporel entre 751 - date d'accession au trône du premier Carolingien - à 888 - année de la mort de Charles le Gros, dernier empereur carolingien dont le règne est effectif - le rôle de l'Eglise reste-t-il si important que dans les siècles précédents ?

La première fonction de l'Eglise est, par nature, spirituelle. Gouverner les esprits, guider les croyances et les moeurs en se diffusant dans tous les échelons de la société pour rendre incontournable sa conception du monde, telle est la mission qu'elle s'assigne au haut Moyen Age. Parvient-elle, cependant, à influer tant sur le plus haut personnage que sur les plus humbles ?
Certes, le roi des Francs - plus tard l'empereur - est croyant et se considère comme le protecteur de l'Eglise, dont il subit l'influence en retour : la volonté d'expansion territoriale de Charlemagne ne peut être dissociée d'une volonté d'extension de la Chrétienté. Cependant, cette influence a ses limites : Charlemagne ne se marie jamais avec la bénédiction d'un prêtre et n'a aucun remords à changer fréquemment de femme ou de concubine. L'empereur limite de lui-même l'influence de l'Eglise sur sa vie privée.
Puisque l'influence de l'Eglise sur l'esprit du roi est importante, mais limitée, il doit en être de même sur l'esprit de la noblesse, et ce tout particulièrement en fonction des qualités des évêques ou abbés installiés dans les domaines, et tout porte à croire que leurs qualités sont généralement médiocres. Certes, les missi dominici complètent l'action du clergé local et ne manquent pas de rappeler aux comptes qu'ils doivent vivre vertueusement, selon la loi de dieu. Mais il ne semble pas que cette loi soit suivie à la lettre ...

En outre, la question du contrôle des âmes populaires est plus ardu encore. Une diffusion "efficace" des conceptions chrétiennes nécessiterait, dans chaque paroisse, l'action d'un représentant du clergé, exemplaire dans sa moralité, sa conduite et son instruction. Or, tel n'est pas le cas. Hormis quelques prêtres ne dépendant que de l'évêque de leur diocèse, la majorité des prêtres sont en réalité des esclaves choisis par leur maître afin de desservir la paroisse. Ils vivent dans un état si précaire que Charlemagne, dans un capitulaire de 811, demande : "Où Jésus-Christ a-t-il enseigné [...] qu'une fraternité de chanoines ou de moines devait être constituée par des gens qui ne le voulaient pas et qui appartenaient au niveau social le plus bas ?"

Ces gens, insuffisamment instruits, restent ignorants en matière religieuse. C'est pourquoi un autre capitulaire de Charles impose des connaissances minimales pour être prêtre : la Sainte Trinité, l'oraison dominicale, le symbole de le foi, les dix commandements, comprendre l'Evangile et quelques ouvrages religieux, savoir écrire des chartes et des lettres. En conséquence, il paraît donc qu'au moins certains curés savaient écrire.

Malgré tout, il n'est pas assuré que l'Eglise ait pu convenablement remplir sa mission. La débauche souvent constatée du clergé et son manque d'instruction ne peuvent lutter en profondeur contre la persistance des pratiques païennes, en particulier en pays récemment conquis.

En dépit des faiblesses notables citées précédemment, l'action de l'Eglise est prédominante en matière culturelle.

Certes, depuis la fin du VIIe siècle, la "renaissance carolingienne" est en marche, et les princes laïcs y jouent un rôle d'initiateurs, mais les acteurs en sont des clercs. En fait, le mouvement prend son véritable essor avec Charlemagne, qui entent redonner au clergé une capacité intellectuelle afin qu'il soit capable de s'occuper de l'administration de l'Empire. Un homme est, par conséquent, chargé de construire ce renouveau : Alcuin. De 781 - date de sa rencontre avec Charles - à 804, il s'y consacre. D'abord, il favorise la diffusion de la minuscule caroline, permettant une écriture plus lisible. Il fait publier une Bible rénovée à la lumière de textes envoyés par le pape à Charles. Il se consacre à la réforme du chant liturgique par l'introduction des premiers signes musicaux. Mais surtout il crée, pour les clercs, un enseignement dispensé entre les écoles des évêques et les écoles monastiques. Le programme des études comprend les sept arts libéraux : grammaire, logique, rhétorique, géométrie, arithmétique, astronomie et musique. Mais seules la grammaire et la rhétorique sont vraiment développées.

Sous les successeurs de Charles, les clercs se passionnent pour les controverses théologiques et de grands noms s'imposent en ce domaine, comme Jean Scot, Hincmar de Reims, Raban Maur, prouvant la réussitedes réformes. Le clergé s'applique encore à restaurer les églises, magnifier les Bibles, renforcer la beauté des cérémonies.

Néanmoins, ce mouvement reste l'apanage du clergé. Certains nobles parviennent à acquérir une certaine culture, constituent des bibliothèques, mais la grande majorité du peuple chrétien reste illettrée, sinon analphabète. Seule l'Eglise assure, concrètement, la sauvegarde de la culture.

 

La seconde fonction de l'Eglise est politique. En 751, elle participe à un acte fondamental : le sacre de Pépin le Bref, lequel venait de détrôner le Mérovingien Childéric II, après avoir demandé et obtenu l'accord du pape. Par le sacre, Pépin se place dans la succession de David, roi par la volonté de de dieu. Le légat du pape, Boniface, le couronne, légitimant son usurpation, tout en scellant une alliance avec l'Eglise.

Or, cette entente s'avère fructueuse pour les deux parties. En 754, le pape vient demander l'aide de Pépin pour lutter contre les Lombrads. En échange d'un second sacre, élargi à ses enfants qui sont proclamés patrices ("protecteurs") des Romains, Pépin intervient en Italie. Il remet les territoires conquis au pepe et fait de lui un souverain temporel par la formation des Etats pontificaux. en 800, le pape Léon III, renversé à Rome à cause de sa moralité douteuse, fait appel à Charles. Celui-ci se déplace à Rome pour rétablir l'ordre et examiner les charges pesant sur le souverain pontife. Refusant d'être jugé, Léon III jure de son innocence et est lavé de toute accusation. En échange de ce service, Léon III couronne Charles en Noël 800. Toutefois, l'empereur sort fort mécontent de la cérémonie, le pape l'ayant fait acclamé après l'avoir couronné, pour signifier que le pouvoir de faire un empereur est la prérogative de l'Eglise. Dans les faits, le pape doit cependant se soumettre à Charles : sa position toujours précaire à Rome lui rend l'appui impérial indispensable.

Charles accroît en outre, à son profit, la fusion des pouvoirs temporels et spirituels. Il devient le véritable chef de l'Eglise dans l'Empire carolingien, a la volonté de la tenir en main en nommant tous les évêques et parfois même les abbés [1] et continue à faire jouer un rôle temporel au clergé afin qu'il l'assiste dans l'administration de l'Empire. C'est ainsi que la plupart des proches conseillers de l'empereur, de même que les rédacteurs des capitulaires sont des clercs. Sur deux missi dominici on compte toujours un ecclésiastique. Evêques et abbés jouent un rôle proche de celui des comtes. Les prêtres des paroisses punissent spirituellement les malfaiteurs, et relaient dans leurs sermons la volonté royale [2]. Enfin, l'Eglise couvre les décisions royales de sa sanction spirituelle.

A la mort de Charlemagne, les choses changent. Son successeur, Louis le Pieux, est un dévôt.  Non seulement, Louis fait renouveler son couronnement et son sacre en 816 par le pape, puis Lothaire réitère lui aussi son couronnement et se fait sacrer par le pape Pascal Ier à Rome en 823 [3], mais encore Louis se laisse influencer par un groupe d'ecclésiastiques menés par Saint Benoît d'Aniane et s'occupe plus de réformer l'Eglise que de gouverner son Empire. Cette situation entraîne, en 818, une révolte, réprimée dans le sang. L'Eglise impose alors à Louis une pénitence publique, qui diminue considérablement son prestige et son autorité. Par cette action, l'Eglise est partie prenante dans la déliquescence du pouvoir impérial, qui se poursuit en 843 lors du partage de Verdun, sans être encore parvenue à son terme ...
Lorsque des papes disposant d'une forte capacité politique accèdent au pontificat, ils profitent de l'affaiblissement du pouvoir impérial. Parmi eux, Nicolas Ier, pape de 858 à 867, réaffirme la prédominance de la juridiction pontificale sur l'ensemble des membres de l'Eglise. L'Eglise devient une puissance extérieure à l'Empire [4].
D'une manière plus large, lorsque le pouvoir des rois faiblit devant la montée en puissance de grands laïcs ou l'apparition de périls extérieurs, l'Eglise reste la dernière institution centralisée et unie. Elle accroît son rôle politique. Ainsi peut-on lire l'action d'Hincmar archevêque de Reims. Dans un premier temps, il sauve Charles le Chauve en 858, face à Louis le Germanique. Dans un second temps, il pèse en faveur des intérêts de Charles, afin d'empêcher le divorce de Lothaire II d'avec sa femme stérile, pour l'empêcher d'avoir une descendance. Nicolas Ier refuse la séparation et, en 869, Hincmar couronne Charles roi de Lotharingie. Dans un troisième temps, Hincmar, par son traité De la fidélité à conserver au roi Charles s'attache à maintenir l'ordre en Francie alors que le roi part en Italie pour ceindre la couronne impériale en 875.
Le clergé reste présent lorsque survient la défaillance des institutions laïques. les évêques jouent ainsi un rôle dans la défense des villes attaquées par les Normands. Les pouvoirs laïcs sont émiettés, l'Eglise reste une institution couvrant l'ensemble du territoire.

La troisième fonction de l'Eglise est économique, sociale et sociétale. D'une part, l'Eglise se trouve placée à la tête d'immenses richesses. Le concile d'Aix-la-Chapelle en 816 révèle que les plus grands monastères possèdent de trois mille à huit mille manses, ce qui représente de très vastes superficies.
L'Eglise contrôle donc une partie non négligeable des terres - que l'on peut estimer à un quart de l'ensemble - et domine directement les paysans libres ou les esclaves qui y travaillent. En effet, ces possessions bénéficient du privilège de l'immunité : interdiction aux représentants du roi d'y pénétrer, perception des droits de justice, exemption d'impôt. En outre, les monastères, centres de vie, attirent de nombreux métiers.
Toutefois, cette puissance reste limitée. Les Carolingiens disposent librement des terres d'Eglise - dès lors qu'elles dépassent, pour chaque abbaye ou évéché, le strict nécessaire - et s'en servent pour récompenser leurs fidèles. Depuis Pépin, ces terres ne sont plus données qu'à titre précaire, pour la vie du bénéficiaire, les descendants tentent de les maintenir dans leur héritage ou de les récupérer. Par conséquent, une partie des biens d'Eglise est accaparée par des laïcs. Toutefois, d'une part depuis 779 un capitulaire prévoit une compensation à cette confiscation des terres d'Eglise - toute terre, y compris royale, devant désormais la dîme aux églises rurales [5] - d'autre part Louis le Pieux renonce d'ailleurs à cette pratique de la précaire, permettant à la propriété ecclésiastique de croître à nouveau [6].
Le clergé participe au développement des échanges : Pépin le bref, en 744, demande aux évêques d'encourager la création de marchés "légitimes", contrôlés par les pouvoirs publics [7]; certains évêques ou grands abbés en  perçoivent les revenus, dans la seconde moitiés du IXe siècle, par privilège royal. A l'occasion de la fête d'un saint, une foire peut draîner une activité considérable. Ainsi, à Saint-Denis. L'Eglise valorise le don ou le prêt gratuit, mais condamne le prêt à intérêt, soutenue par des capitulaires de Charlemagne qui punissent l'usure d'une amende de 60 sous [8].
Enfin, l'Eglise joue un rôle structurateur essentiel de la société. A petite échelle par la division du territoire en provinces et paroisses, à grande échelle à l'intérieur même de chaque paroisse, où le prêtre et son église occupent une place centrale. Le premier ajoute à l'unité économique du village une unité spirituelle, la seconde est le lieu où l'on prie et prêche, mais aussi où l'on diffuse les nouvelles et où l'on se rencontre. Les moines rythment encore la vie quotidienne en sonnant l'heure des offices.

En dépit de nombreuses faiblesses dues soit aux hommes qui a servent, soit à la confusion entre les biens ou pouvoirs spirituels et temporels, l'Eglise du haut Moyen-Age garde un rôle de premier plan entre 751 et 888. Son action se poursuit sur le plan spirituel, mais sa prédominance s'asseoit sur le plan culturel. Son rôle politique est plus ponctuel : en 751 d'abord, en 800 ensuite, à partir de Louis le Pieux enfin pour atteindre son apogée après 843. L'Eglise du haut Moyen-Age constitue un cadre incontournable qui structure et guide la vie des hommes de ce temps. Par dessus tout, elle reste, quelques soient les divisions à l'intérieur du cadre géographique de l'empire carolingien, un puissant facteur d'identité commune et de reconnaissance par rapport au reste du monde connu.

[1] M. BALARD, J.-Ph. GENET, M. ROUCHE, Le Moyen-Age en Occident, p. 68
[2] idem, p. 68
[3] idem, pp. 60 et 61
[4] idem, p. 60
[5] idem, p. 69
[6] idem, p. 60
[7] Dominique ALIBERT et Catherine de FIRMAS, Les sociétés en Europe du milieu du VIe à la fin du IXe siècle, CNED-SEDES, 2002, p.171
[8] idem, p. 172

Publié dans : histoire médiévale
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